Le festival Écrans Noirs tiendra sa 30ᵉ édition à Yaoundé du 21 au 28 novembre 2026, avec la décentralisation habituelle vers Douala. Une édition anniversaire qui aurait dû être une pure célébration, mais qui s'ouvrira cette année sur une absence : celle de Bassek Ba Kobhio, cinéaste, écrivain et fondateur du festival, décédé le 12 mai 2026 à Yaoundé, à l'âge de 69 ans. Pour la première fois en trente ans, Écrans Noirs se tiendra sans l'homme qui l'a imaginé.
Tout commence en 1997. Bassek Ba Kobhio, déjà reconnu comme cinéaste et écrivain, lance la première édition du festival, qui se déroule du 31 mai au 7 juin de cette année-là à Yaoundé. L'ambition est claire dès le départ : offrir une tribune aux films faits par des Africains, pour des publics africains — loin des regards extérieurs qui, trop souvent, avaient jusque-là façonné la représentation du continent à l'écran. Porté par l'association du même nom, le festival élargit vite son horizon à toute l'Afrique centrale — Cameroun, Gabon, Congo, République démocratique du Congo, République centrafricaine, Tchad — avec des éditions décentralisées qui, dans les premières années, ont voyagé jusqu'à Libreville, Bangui, Brazzaville ou Ndjamena.
Avant de devenir ce bâtisseur d'institution, Bassek Ba Kobhio avait emprunté un chemin singulier. Sociologue et philosophe de formation, écrivain d'abord — il publie « Les Eaux qui débordent » en 1984, puis « Cameroun, la fin du maquis ? » en 1986 — il découvre le cinéma sur le tard, comme un prolongement naturel de son écriture. Il fait ses premiers pas derrière la caméra comme assistant-réalisateur de Claire Denis sur « Chocolat » (1988), avant de porter à l'écran son propre roman avec « Sango Malo, le maître du Canton » (1991), récompensé l'année suivante par le Prix du public au Festival du cinéma africain de Milan.
Sa filmographie s'étoffe ensuite avec « Le Grand Blanc de Lambaréné » (1995), fresque consacrée au docteur Schweitzer qui installe durablement sa réputation, puis « Le Silence de la forêt » et « Gouverneurs de la rosée ». Un même fil rouge traverse cette œuvre : raconter l'Afrique de l'intérieur, avec dignité, sans concession à l'exotisme qu'on lui demandait parfois d'habiter.
Mais c'est bien la création d'Écrans Noirs qui restera son geste le plus durable. En vingt-neuf éditions, le festival est devenu un rendez-vous incontournable : masterclasses pour les jeunes réalisateurs, colloques professionnels sur les conditions d'exercice du métier en Afrique, projections qui ont donné une vitrine à des générations de cinéastes qui, sans cette scène, auraient peiné à se faire entendre au-delà de leurs frontières.
La 29ᵉ édition, tenue en septembre 2025, avait déjà réuni la profession à Yaoundé. Celle de novembre 2026 s'annonce différente : les organisateurs devront conjuguer la célébration d'un anniversaire — trente ans d'existence — avec le deuil d'un fondateur, et trouver la juste manière d'honorer sa mémoire sans figer le festival dans la nostalgie. Le défi, pour l'association qu'il a bâtie, sera de prouver que l'œuvre lui survit : que la scène qu'il a ouverte continue, saison après saison, à révéler de nouveaux talents.
Pour le cinéma camerounais et africain, cette 30ᵉ édition portera donc un double poids : celui de la mémoire, et celui de la continuité. Bassek Ba Kobhio n'a jamais cherché à être le centre de son festival — il en a toujours voulu la coulisse, préférant que la lumière revienne aux films et à leurs auteurs. En novembre, à Yaoundé, c'est peut-être la meilleure façon de lui rendre hommage : continuer, comme il l'a toujours voulu, à faire vivre les écrans qu'il a ouverts.




