En l'espace de dix mois, la transition présidentielle la plus consensuelle de l'histoire du Cameroun a viré à la rupture ouverte. Le 4 novembre 1982, Ahmadou Ahidjo, au pouvoir depuis l'indépendance, cède la présidence à son Premier ministre Paul Biya. Moins d'un an plus tard, les deux hommes s'accusent publiquement, chacun depuis son propre camp.
Le point de rupture survient en mars 1983 : Ahidjo, resté président du parti unique, l'Union nationale camerounaise (UNC), pousse pour institutionnaliser son influence sur l'appareil d'État. Biya réplique en écartant du gouvernement plusieurs proches de son prédécesseur. Isolé, Ahidjo quitte le Cameroun en juillet 1983 pour s'installer en France.
Le 22 août 1983, Biya annonce à la radio la découverte d'un complot visant la sécurité de l'État. Cinq jours plus tard, le 27 août, Ahidjo démissionne à son tour de la présidence de l'UNC et, depuis son exil, dénonce publiquement un « régime policier de terreur » instauré par son successeur — une rupture consommée entre les deux hommes qui avaient organisé la passation de pouvoir un an plus tôt.
L'affaire se conclut devant la justice militaire : le procès s'ouvre à Yaoundé le 23 février 1984, deux proches d'Ahidjo plaidant coupables d'avoir comploté pour l'assassiner. Le 28 février, le tribunal militaire condamne Ahmadou Ahidjo à la peine de mort par contumace. Paul Biya commue la sentence en détention dès le 14 mars 1984 — la peine ne sera donc jamais exécutée.
Pour les historiens de la période, cet épisode marque la fin brutale d'une transition présentée à l'époque comme un modèle de continuité africaine. Il révèle surtout la fragilité d'un pouvoir hérité plutôt que conquis, et la rapidité avec laquelle Biya a verrouillé les leviers du parti unique après son arrivée.
Ahidjo mourra en exil à Dakar en 1989, sans jamais revenir au Cameroun. Sa réhabilitation officielle reste, plus de quarante ans après les faits, un sujet politiquement sensible — la question du rapatriement de ses restes revient régulièrement dans le débat public camerounais.




