À Foumban, tous les deux ans, le roi des Bamoun accepte quelque chose que peu de souverains, sur le continent ou ailleurs, tolèrent encore : être jugé publiquement par son peuple. C'est le cœur du Nguon, dont la 549e édition se tiendra du 4 au 13 décembre 2026 dans la capitale du royaume, à l'ouest du Cameroun.
Le rite ne fait pas dans la nuance. Face au sultan, les Fonanguon — représentants du peuple bamoun — égrènent en public la liste des griefs de l'année : gestion des terres, arbitrages contestés, promesses non tenues. « Majesté, le peuple est très préoccupé par la dilapidation du patrimoine foncier du royaume », lançait un délégué lors de l'édition 2024. Le souverain écoute, répond, met son titre en jeu ; s'il obtient l'assentiment de l'assemblée, son maintien est célébré en grande pompe.
Ce n'est pas du folklore posé sur une monarchie : depuis la fin du XIVe siècle, le Nguon est l'institution qui encadre le pouvoir dans le royaume bamoun — à la fois assemblée délibérante, tribunal, fête des récoltes et rite de gouvernance. Il compte parmi les rares mécanismes précoloniaux de reddition de comptes encore vivants sur le continent, et l'administration française l'avait bien compris : en 1924, alors que le roi Njoya est peu à peu écarté du pouvoir avant d'être exilé à Yaoundé en 1931, elle en suspend la tenue. Le rite ne reprend vraiment qu'après l'indépendance, sa longévité tenant précisément à sa charge symbolique — célébrer le Nguon, c'est réaffirmer que le trône bamoun répond d'abord à son peuple.
Une reconnaissance internationale est venue conforter cette histoire. En décembre 2023, l'UNESCO a inscrit « les rituels de gouvernance et expressions associées dans la communauté bamoun » sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité ; le Cameroun a depuis obtenu une deuxième inscription, celle du Ngondo des peuples sawa de Douala, fin 2024.
L'édition 2026 porte une couleur particulière : placée sous le thème « Sultan Ibrahim Mbombo Njoya, roi bâtisseur et figure plurielle : mémoire et héritages », elle rend hommage au 19e sultan, qui a régné de 1992 à sa mort en 2021. Dix jours de danses, de cérémonies rituelles, de colloques — l'Université de Dschang apportant cette fois un appui scientifique — et de veillées mèneront jusqu'à la journée du procès.
Son fils et successeur, Mouhammad-Nabil Mforifoum Mbombo Njoya, sur le trône depuis 2021, en a fait un instrument de politique économique autant que de tradition. Jeune souverain que Jeune Afrique décrit comme voulant « dépoussiérer Foumban », il multiplie les déplacements : en mission économique et culturelle à Abidjan cet été, il a invité la chambre de commerce ivoirienne et des opérateurs privés à faire le voyage de décembre.
Le calcul est assumé, et il rapporte : autour du rite, le Nguon draine des dizaines de milliers de visiteurs, une foire artisanale et des rencontres d'affaires, dont le royaume se sert comme vitrine pour attirer investisseurs et touristes dans une ville qui vit de son artisanat d'art et de son histoire.
Foumban a de quoi les retenir. La cité abrite le palais royal, le quartier des artisans et, depuis son inauguration en avril 2024, un Musée des rois bamoun qui a offert un nouvel écrin aux trésors de la dynastie. C'est aussi la ville du roi Njoya, inventeur au début du XXe siècle d'une écriture bamoun, d'une langue de cour et d'une cartographie de son royaume — un legs intellectuel rare en Afrique subsaharienne.
Le 549e Nguon avancera donc sur deux jambes : d'un côté un label onusien et une foire d'affaires taillée pour les investisseurs, de l'autre une cérémonie que peu de pouvoirs acceptent d'organiser — celle d'un dirigeant sommé, en public, de répondre de son année. La première jambe fait vivre la seconde ; c'est aussi ce qui menace, à terme, de l'édulcorer.




