Le lieu le plus dangereux pour une femme au Cameroun n'est ni la rue ni la route : c'est son domicile. Entre le 17 et le 25 août 2026, huit femmes ont été tuées à Douala et à Yaoundé en huit jours — au marché, dans un hôtel, le plus souvent chez elles, sous les coups d'un homme qu'elles connaissaient. La presse a titré sur des « drames ». Le mot exact est féminicide.
Le droit camerounais ignore ce mot. Le code pénal réprime le meurtre, sans circonstance aggravante lorsqu'une femme est tuée parce qu'elle est une femme, et l'appareil judiciaire classe encore ces affaires en « crime passionnel » — une formule qui prête à l'auteur une excuse sentimentale.
Le phénomène se chiffre, même mal. Une cinquantaine de femmes tuées en 2023, 67 en 2024, 77 en 2025 : plus de 200 en trois ans, selon les décomptes croisés des associations et du Forum national de lutte contre les féminicides. Pour 2026, le ministère de la Promotion de la femme a présenté 50 cas sur les seuls quatre premiers mois devant l'Assemblée nationale, le 19 juin ; les collectifs en recensent plus de 60 depuis janvier. Soit, en moyenne, une femme tuée toutes les 72 heures.
Reste la question que les bilans officiels esquivent : qui tue ? Dans la quasi-totalité des cas documentés, l'auteur est le conjoint, l'ex-conjoint ou le compagnon. Sur 33 féminicides comptabilisés par la presse à la mi-avril, onze étaient explicitement liés à une dispute de couple ; pour les autres, le mobile n'a le plus souvent pas été établi, faute d'enquête menée à son terme. Human Rights Watch, dans un rapport du 28 août, parle sans détour de « partenaires actuels ou anciens ».
Ce profil n'a rien de spécifiquement camerounais. Le dernier bilan mondial de l'ONUDC et d'ONU Femmes, publié fin 2025, recense 83 000 femmes et filles tuées volontairement dans le monde en 2024 ; six sur dix — environ 50 000 — l'ont été par un partenaire intime ou un proche, soit une toutes les dix minutes. Partout, le foyer est l'endroit où meurent le plus de femmes. Le Cameroun n'y échappe pas ; il compte seulement moins bien.
Sur les causes, les spécialistes décrivent une mécanique répétée. « On observe des profils croissants d'hommes qui commettent des crimes passionnels, souvent liés à la jalousie ou à des tensions sociales », résume le sociologue Claude Abé, cité par Datacameroon. Jalousie, soupçons de paternité, refus d'une séparation reviennent comme déclencheurs. Le point commun est une perte de contrôle de l'homme sur la relation : une rupture annoncée, un « non », une autonomie financière nouvelle.
Le meurtre clôt rarement un premier incident. Il vient après des mois d'emprise, d'insultes, de coups et de menaces — une trajectoire que l'entourage a souvent vue venir sans l'arrêter. La ministre Marie-Thérèse Abena Ondoa l'a admis devant les députés : 39 % des Camerounaises de 15 à 49 ans déclarent avoir subi des violences physiques, 44 % des femmes en couple des violences de leur partenaire. Le féminicide est la pointe de cette masse.
Cette masse reste largement invisible parce qu'elle ne se déclare pas. Peur des représailles, pression de la famille pour « arranger » l'affaire, stigmatisation de celle qui porte plainte : la ministre elle-même a qualifié les chiffres connus de « partie émergée de l'iceberg ». Et quand la plainte est déposée, elle bute sur des commissariats mal formés — Human Rights Watch pointe des obstacles concrets jusqu'à l'obtention d'une simple ordonnance de protection.
Au bout de la chaîne, l'impunité est la règle plus que l'exception. Les rares procès aboutissent souvent à des peines jugées légères ; un verdict clément rendu en avril 2025 avait déjà provoqué l'indignation des associations. En amont, des plaintes déposées dans des commissariats de Yaoundé sont restées sans suite, et des ONG rapportent des demandes d'argent pour ouvrir une enquête. Des voix, y compris chez des notables et des responsables religieux, poussent encore au règlement « à l'amiable » de faits pourtant mortels. Un titre de presse résumait fin août l'air du temps : « quand les meurtres de femmes deviennent des faits divers ordinaires ».
Face à cela, l'État répond d'abord par des textes annoncés. Le ministère finalise depuis plusieurs années un projet de loi créant une infraction pénale autonome de violence basée sur le genre ; un atelier de validation technique s'est tenu en février 2026, mais le texte n'a jamais été déposé au Parlement. En parallèle, cinq propositions de loi de l'opposition, portées en juin par le député Joshua Osih, attendent à l'Assemblée sans inscription à l'ordre du jour. La ministre espère un examen lors de la session de novembre.
Le reste tient du symbole. Une note de service du 27 août demande au personnel du ministère de s'habiller en rouge chaque vendredi pour dénoncer les violences. Des campagnes de sensibilisation, des formations, un appui à l'autonomisation des femmes existent — portés d'abord par les associations comme l'ACAFEJ, l'association des femmes juristes que dirige Yvonne Akoa. Aucune de ces actions ne crée de place en refuge d'urgence, ne finance les lignes d'écoute, ni ne forme les magistrats à prendre au sérieux la première plainte.
Inscrire le féminicide dans le code pénal changerait au moins une chose : on saurait de quoi on parle. Aujourd'hui, chaque acteur — ministère, ONG, rédactions — produit son propre décompte, et l'écart entre eux sert d'argument pour ne rien trancher. Mais une loi sans observatoire indépendant, sans budget de protection et sans policiers formés resterait un mot de plus : les pays qui ont légiféré sans moyens n'ont pas vu leur courbe fléchir.
Il y a, dans presque chaque féminicide camerounais, un instant où le pire aurait pu être empêché : une plainte classée, une menace ignorée, une famille qui a demandé à la victime de rentrer chez elle. Tant que ces instants-là ne coûteront rien à personne, la maison restera, pour des dizaines de Camerounaises chaque année, l'endroit le plus meurtrier de leur vie.




