LLV LE MAG
Cameroun·Actualité·5 sept. 2026, 16:47

Ordures à Yaoundé : qui doit vraiment ramasser, et pourquoi la crise revient

Chaque année ou presque, Yaoundé « redevient une poubelle ». Derrière les bacs qui débordent, une mécanique se répète : une compétence transférée aux collectivités par la loi de 2019, un opérateur unique payé en retard par l'État, et des feuilles de route qui s'empilent sans être financées.

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Illustration éditoriale — Ordures à Yaoundé : qui doit vraiment ramasser, et pourquoi la crise revient

La scène se rejoue à intervalles réguliers. En août 2026, des montagnes d'ordures ont bloqué les abords du pont du Tam-tam, l'un des points de passage majeurs de Yaoundé. Les chiffres, eux, varient selon les sources : le maire de la ville, Luc Messi Atangana, avance 2 000 tonnes de déchets produites par jour, dont environ 1 300 traitées ; le ministère de l'Habitat et du Développement urbain (MINHDU) estimait fin 2024 la production à près de 3 000 tonnes quotidiennes. Le taux de couverture de la collecte est évalué autour de 45 %, soit un déficit théorique de l'ordre de 1 650 tonnes chaque jour.

Sur le plan du droit, la question « qui est responsable » a une réponse. La loi n°2019/024 du 24 décembre 2019 portant Code général des collectivités territoriales décentralisées confie la collecte et le stockage des déchets ménagers aux communautés urbaines et aux communes. Celles-ci doivent adopter un plan — communal ou intercommunal — couvrant le tri, la pré-collecte, la collecte, le transport, la mise en décharge, le traitement, la valorisation et l'élimination finale. À Yaoundé, cela vise la Communauté urbaine, dirigée par le maire de la ville, et les sept communes d'arrondissement du Mfoundi.

En pratique, la compétence est partagée bien au-delà. Le MINHDU porte la politique nationale, les infrastructures et a organisé les États généraux sur la gestion des déchets, les 6 et 7 mai 2025 à Yaoundé. Le ministère de l'Administration territoriale (MINAT) intervient à chaque poussée de crise : le 28 août 2026, il a réuni à huis clos administrations, communes d'arrondissement et opérateurs, en brandissant la menace d'interpellations. Résultat : au moins quatre niveaux revendiquent un rôle, aucun n'est seul comptable du résultat.

Sur le terrain, un acteur reste central : Hysacam, Hygiène et Salubrité du Cameroun, qui exerce un quasi-monopole sur la collecte urbaine depuis les années 1980, épaulé à Yaoundé par un second opérateur, Thychlof. Le contrat de la capitale a été renouvelé fin 2025 pour plus de 45 milliards de FCFA ; l'enveloppe totale des contrats de propreté de Yaoundé a été évaluée à 61,8 milliards.

Le point de rupture est financier, et il se répète. L'État règle ses factures tard et partiellement. La chronologie est documentée : en 2017, seuls 45 % de la facture avaient été payés ; l'exercice 2018 s'était clos sur une dette de 14 milliards de FCFA ; fin 2019, l'État et les collectivités devaient environ 10 milliards ; début 2021, la créance atteignait 20,6 milliards, soit un doublement en un an. Depuis juin 2024, elle est chiffrée à 7,7 milliards, et n'a pas bougé.

Cette dette se transforme mécaniquement en salaires impayés. À la mi-2026, les personnels d'Hysacam accusaient trois mois d'arriérés et ont cessé le travail pendant plus d'une semaine ; la collecte s'est interrompue, et la capitale « est redevenue une poubelle ». En parallèle, plusieurs banques réclament de leur côté environ 6 milliards de FCFA à l'entreprise.

L'infrastructure est l'angle mort du dossier. Le centre de traitement de Nkolfoulou, ouvert en 1988 à une douzaine de kilomètres de Yaoundé, d'une superficie d'environ cinq hectares et de type semi-contrôlé, est présenté comme arrivé en fin de vie. Aucun site de remplacement de capacité équivalente n'a été mis en service.

Le financement dédié, lui, existe sur le papier depuis des années. Un droit d'accise spécial sur le ramassage des ordures a été institué en 2019, mais il n'a commencé à être réellement opérationnalisé qu'à partir de juillet 2025, et son produit reste jugé insuffisant. Les États généraux de mai 2025 ont recommandé une « réforme globale du dispositif de financement », la suppression progressive des bacs le long des axes et un programme de construction de centres de transfert et de traitement.

Les réponses immédiates de 2026 restent de court terme : une campagne de collecte couvrant 24 quartiers en juillet, une allocation spéciale de 150 millions de FCFA par mairie d'arrondissement pour aménager des centres de regroupement, et un débat pour réviser les articles 157 et 241 du Code de 2019 afin de confier explicitement la collecte et le tri aux communes d'arrondissement.

Ce que le dossier fait ressortir, sans qu'il soit besoin de désigner un responsable unique, tient en trois constats. D'abord, une compétence a été décentralisée par la loi sans que les recettes correspondantes ne suivent : la responsabilité a changé de main, pas les moyens de l'exercer. Ensuite, un service essentiel dont le paiement dépend du bon vouloir budgétaire de l'État est structurellement exposé à la crise cyclique — la dette s'efface, puis se reconstitue à l'identique. Enfin, lorsque plusieurs administrations pilotent le même sujet, chacune peut renvoyer la charge vers l'autre, et chaque réunion de crise produit une feuille de route de plus, jamais un dispositif pérenne.

La sortie ne passe donc pas par une énième opération de ramassage. Elle suppose trois choses simples, et longtemps différées : une ressource affectée qui arrive effectivement à échéance dans les caisses des collectivités, un chef de file unique clairement identifié dans la loi, et un investissement dans la chaîne physique — centres de transfert, décharge de nouvelle génération — que huit années de feuilles de route successives n'ont pas encore engagé.

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